mardi 18 mars 2014

Brutal

 
Il était jeune, doué, beau, aimé.
Il est décédé le 8 octobre 2006 à l'âge de 18 ans.
Sur cet autoportrait, on lit toutefois une dureté, une détermination inouïes.

Je n'ai pas pu publier les chapitres de sa vie.
Or, son histoire doit être connue.
Elle peut soulager d'autres survivants à un suicide, elle peut éventuellement mettre en garde, prévenir...
Voici la biographie de Tal!


video

dimanche 3 octobre 2010

Remerciements

Je remercie ma collègue S. W. qui n'a pas hésité à sacrifier une part de ses vacances pour relire mon manuscrit et m'apporter ses précieux conseils.

Je remercie la doctoresse E. P.-C. qui non seulement a accepté de préfacer mon livre, mais également de parrainer un de mes jumeaux.

Merci à ma famille, mes amis, collègues et élèves qui m'ont entourée et ont été présents pendant l’interminable et douloureuse période de deuil.               

Enfin, merci à mes quelques lecteurs fidèles. Si vous estimez que l'histoire de Tal risque d'intéresser quiconque n'hésitez pas de parler de mon blog.

J'espère de tout cœur que l'exemple dramatique et négatif de Tal permettra de prévenir ne serait-ce qu'une mort inutile et irréfléchie.

J'espère que notre tragédie mènera ne serait-ce qu'une école à prendre conscience de la spécificité de chaque élève, de la fragilité de certains d'entre eux avant de prendre des mesures excessives.

J’espère que notre combat contre l’isotrétinoïne finira par sauver des vies humaines.

Avant-propos

Pendant les dernières semaines de sa vie, Tal relevait des coïncidences: des rencontres fortuites, des leitmotive et des répétitions, les mêmes musiques paraissant scander son quotidien, des morceaux ambigus comme "Behind Blue Eyes" des Who par exemple. S'identifiait-il à ces paroles?
No one knows what it's like
To be the bad man
To be the sad man
Behind blue eyes

No one knows what it's like
To be hated
To be fated
To telling only lies …
If I swallow anything evil
Put your finger down my throat...


Le fait que le thème du suicide resurgisse sans cesse n'a pas dû lui échapper. Quelques semaines avant sa mort, l'association Stop Suicide avait fait une intervention dans son école. On m'a rapporté que Tal s'est irrité contre les moqueries et les rires que la pièce de théâtre et les dépliants du groupe de prévention ont suscités.

http://www.stopsuicide.ch/

Une coïncidence tragique consiste en l'anagramme numérique de la date de son suicide, 08.10.06, et de celle de ma naissance 10.08.60, lui-même étant né le 16.09.88. La répétition des chiffres 1, 6, 8 qui se trouvent également dans le nombre d'or - 1,618 - est probablement fortuite. Par ailleurs, son cerveau exacerbé a peut-être planifié cette coïncidence.

Au fond, je n'estime pas les personnes qui recourent à la mort volontaire et encore moins celles qui entraînent dans leur propre mort des innocents, les kamikazes. Je désapprouve l'acte du suicide, mais l'amour pour mon fils transcende ce désaveu. Par ailleurs, son acte nous éclabousse tous: il a résolu ses difficultés, mais elles nous ont contaminés, nous ses parents, son frère, sa famille et ses proches. Son acte nous a stigmatisés. A présent, nous devons apprendre à survivre malgré notre peine, malgré cette vie gâchée, malgré cette absence insupportable. Tal m'avait avoué le soir avant de partir qu'il nous avait tués en rêve. A présent, je comprends et mesure la portée de ses paroles: il a anéanti notre famille, telle qu'elle était jusque-là.

Tal David était mon fils aîné: il avait toujours été un enfant spécial. Sa différence était innée. Comme il était mon premier enfant, je ne pouvais pas le savoir, mais je le pressentais. Mes prémonitions à son égard étaient nombreuses, mais n'ont pas pu le sauver. Il est mort alors qu'il venait de fêter ses dix-huit ans. Les chiffres dix et huit correspondent à deux lettres en hébreu qui se prononcent khaï si on les lit de droite à gauche et elles signifient "il vit" ou "vivant". De toute façon, à dix-huit ans, on est censé vivre, non pas mourir.

Dans ma douloureuse quête de sens, dans le but également de perpétuer le souvenir de mon fils, je désire écrire le récit de sa vie. Afin de faciliter cette démarche, de prendre un minimum de recul par rapport au pire drame de notre existence, je désignerai les membres de notre famille à la troisième personne et changerai tous les pronoms. Ainsi, la mère se prénommera Ewel qui signifie "deuil" en hébreu. Tal gardera toutefois le nom que nous lui avions choisi: il signifie "rosée" dans la langue de la Bible. Par exemple, le seul psaume que je connaissais à cause d'une chanson que nous avions apprise à l'école primaire, contient le nom de notre fils:

Hiné ma tov ouma naïm shevet achim gam yachad;
Kashemen hashouv al harosh yarad el hazakan zkan Aharon shéired al pi midotav;
Ka tal Hermon shéired al harerei Zion ki sham tziva Adonaï et habracha chaïm ad haolam.
(Psaume CXXXIII)
(Comme il est bon et comme il est agréable à des frères de vivre dans une étroite union; c'est comme l'huile parfumée sur la tête qui coule sur la barbe, la barbe d'Aaron, et sur le bord de sa tunique; comme la rosée du Hermon qui descend sur les monts de Sion; car c'est là que Dieu a placé la bénédiction de la vie pour l'éternité.)

Les connotations de ce nom sont nombreuses: en ce moment, je relève surtout l'aspect éphémère de ce phénomène matinal. Tal est parti à l'aube de sa vie. Mais la rosée possède d'autres sens; elle connote la qualité de ce qui est tendre et elle exprime une forte suggestion poétique. Pour Khalil Gibran par exemple, la rosée participe du cycle perpétuel de l'eau: "La brume qui disparaît à l'aube, ne laissant que la rosée dans les champs, s'élèvera et s'amassera en un nuage et alors retombera en pluie." Dans la langue française, en alchimie, la rosée constitue la matière qui contient l'esprit universel de la nature.

Une biographie se veut objective: mon texte le sera également, tant que j'aurai été le témoin direct d'une scène ou d'une situation. Je reconstituerai d'autres moments de la manière la plus vraisemblable possible: Tal n'est plus là pour me corriger! C'est un lieu commun: ce texte est évidemment une forme de thérapie. Celle qui m'accompagnera tout au long de cette période de deuil qui semble déjà se prolonger indéfiniment; les journées paraissent beaucoup plus longues qu'en temps normal.

Au quotidien, j'essaye de ne pas négliger le jeune frère de Tal que je prénommerai ici Naïm - un nom arabe, mais aussi l'adjectif hébraïque "agréable" que l'on trouve également dans le psaume ci-dessus; en revanche, dans mon récit, Tal constituera le sujet principal. Comme le soulignait le rabbin David Wolpe, "celui qui est absent est, à cause de la nature de l'absence, plus puissamment présent." Face au caractère inéluctable et mystérieux de la mort, les contradictions font soudain sens.

Le jeune frère de Tal est courageux et capable d'un discernement étonnant pour ses quinze ans. Il est aidé par un psychologue avec lequel il a établi une relation de confiance qui me ravit. Les bons psychologues sont rares, tout comme les bons enseignants d'ailleurs. Les paroles les plus blessantes suite à la mort de Tal ont été prononcées par des professionnels de l'âme: il aurait eu des traits autistes, il aurait été narcissique ou "borderline". Peut-être avaient-ils raison, mais que peuvent me faire ces étiquettes qu'on essaie de coller sur la détresse passée de mon fils, sinon me meurtrir un peu plus? J'ai tout de même fini par accepter un qualificatif concernant Tal, un qualificatif que j'avais refusé de son vivant. Il faisait partie des enfants surdoués. En ce moment, on débat dans les médias pour définir la "surdouance": contrairement aux idées reçues, ces enfants ne sont ni forcément des cancres, ni forcément des génies. Ce sont des enfants dotés d'un cerveau d'une perspicacité hors du commun qui peut leur jouer de sacrés tours, un peu comme un ordinateur qui s'emballe. Parfois, comme dans le cas de Tal, ce cerveau extraordinaire peut s'avérer un cadeau empoisonné.

Voici quelques informations que j'ai trouvées à ce sujet sur Internet: "Cette force extrême qui peut permettre des acquisitions prodigieuses quand le désir est dirigé vers les apprentissages, peut aussi être retournée contre soi, et l'enfant peut se saboter avec une grande violence." Ou encore: “Les adultes, anciens enfants surdoués, accusent un taux de mortalité plus élevé, des tendances dépressives plus importantes, plus de troubles du sommeil, plus de risques d'usage de drogues et d'alcool, de suicide et de passages à l'acte délinquants, le risque étant statistiquement deux à trois fois supérieur à la moyenne de la population globale." Et enfin: "La surdouance intellectuelle n'est pas une maladie mais une caractéristique importante du Moi du sujet, qui peut être associée à d'autres particularités et même à des pathologies psychiatriques. Elle devient en soi un facteur de risque car elle peut générer une inadaptation sociale et scolaire avec toutes les conséquences sur l'équilibre psychologique du sujet."

Je m'interroge: on désigne les conjoints d'une personne décédée par le nom de veuf ou de veuve, les enfants de parents défunts, d'orphelins. Mais comment appelle-t-on les parents ou la fratrie d'un enfant mort? Cette perte est tellement contraire au cours naturel de la vie qu'il n'existe, à ma connaissance, pas d'expression appropriée dans la langue française. Nous pourrions par exemple nous intituler d'"orphanos" ou de "parents et frère orphelins", comme me l'a suggéré un des mes collègues philologue. Nous sommes une famille endeuillée, mais l'expression reste vague, presque banale. Parce que la peine qui accompagne la perte d'un enfant est inexprimable avec des mots, il semble impossible de nommer l'indicible. Bien que nous existions, on préfère ne pas nous identifier, comme pour conjurer le pire des sorts.

Tal avait dit à ses amis qu'il considérait la mort comme une fin en soi, c'est donc vers quoi il tendait lorsqu'il a passé à l'acte. Il disait également qu'il réprouvait le culte de la personnalité dont les disparus font souvent l'objet. Il condamnerait donc mon initiative présente qui essaie, à travers l'écriture, de faire vivre sa mémoire. Si je le pouvais, je lui expliquerais que l'idéalisation des morts est un processus normal du deuil des survivants. Je vis, donc j'essaie de donner un sens aux choses, même aux plus insensées comme le suicide de mon enfant. Je pourrais exprimer mon effort présent à l'aide d'un syllogisme: l'idéalisation des défunts est un acte des vivants, j'idéalise mon fils défunt, donc je suis vivante!

Décembre 2006

Préface du Dr E. P.-C., pédopsychiatre

Comment préfacer un récit qui nous confronte à la douleur indicible d'un jeune homme pour qui, à un moment donné, la seule issue à cette souffrance est de se donner la mort? Peut-on à travers des mots ne serait-ce qu’approcher la douleur des parents et des proches qui subissent la perte de leur enfant ? Ces mots, existent-ils seulement?

Notre rapport à la vie et à la mort, notre rapport à nous-mêmes et aux autres est, dans ces circonstances, chauffé à vif et les mots semblent se dissoudre dans la douleur et la peine de cette impensable absence. Une expérience aussi brutale bouscule toutes les croyances, tous les idéaux, tous les repères, tous les liens. Tout devient soudainement un chaos.

C’est pourtant avec les mots de l’écrit qu'[Ewel] essaie de dompter ce chaos et redonner du sens à ce qui brusquement n’en a plus. Son récit a la richesse particulière de nous faire partager non seulement la douleur, le désarroi, le désespoir; mais aussi le parcours de vie avec son fils, ses fils, son mari, sa famille, ses amis. Un parcours bâti certes avec des moments de difficultés, beaucoup de questionnements, mais aussi de nombreux moments de grand bonheur, de fierté, de projets reflétant le voyage de l’extérieur à l’intérieur de nous-mêmes qu’elle nous invite à faire.

L’origine de notre vie ne nous appartient pas, en tout cas pas entièrement. Elle est issue de l’acte créateur de nos parents. En revanche, tout un chacun dispose de la capacité de se donner la mort. Mais si cela peut paraître un acte de liberté, l’est-il vraiment lorsque la mort se présente comme seule alternative face à une menace qui nous déborde et qui vient s’emparer de notre être avec une sévérité implacable et sans indulgence? Quelle est la place de l’autre quand la mort se présente comme l’objectif à atteindre, la partenaire à rejoindre et que la nécessité de se soustraire à soi et à l’autre s’impose sur le désir d’être et d’être avec l’autre?

Comme je peux le constater dans ma pratique de pédopsychiatre, c’est bien le rapport à l’autre, autant qu'à soi-même, à son propre corps devenu mature sexuellement, au monde en général, qui taraude puissamment l’adolescent.

Les changements biologiques à l’origine des modifications corporelles et du rapport au plaisir sexuel et aux désirs cachés qui se réveillent, bousculent sans cesse l’image de soi et déclenchent beaucoup d’émotions nouvelles et déconcertantes. L'adolescent va chercher dans le miroir et dans le regard des autres où poser et apaiser la tension identitaire qui s’installe parfois sur la corde raide. Le deuil du corps de l’enfance, le renoncement de l’omnipotence infantile, la desidéalisation des parents, du monde et de soi-même s’imposent pour prendre la mesure des limites de soi et des autres. Gérer les besoins d'indépendance et prendre son autonomie, s’approprier de ses capacités de plaisir en dehors des parents, se dégager de leur influence pour se porter vers d’autres relations n’est pas toujours facile. Il y a parfois un temps de flottement, voire de vide, avant que d’autres relations prennent la relève, des amis, des professeurs, des idéaux sociaux, des relations amoureuses. Ce travail de deuil cohabite avec des forces vitales, des désirs sexuels et hostiles, puissants parfois très redoutables qui, en tout temps, représentent une menace de débordement et de perte de contrôle avec la peur de devenir fou. Il peut être le contrepied trompeur de la fatigue: la passivité, la perte d’intérêt pour l’école, le travail, les loisirs, la peur de décevoir les autres, de ne pas être à la hauteur accompagné de sentiments de culpabilité et perte de l’estime de soi.

Si la dépression nous guette tous, elle a une appétence particulière pour certaines périodes de la vie comme l’adolescence, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Seulement, elle est souvent bien déguisée et on ne sait pas la reconnaître tant ses masques peuvent être variés. De plus, on a de la peine à se l’avouer à soi-même et encore plus à la partager avec les autres parce que ces sentiments nous sont intolérables, inacceptables, surtout à l’adolescence. On a besoin des autres pour la démystifier, la tolérer, l’apprivoiser, la soigner s’il le faut. Car la dépression n’est pas un tunnel sans lumière ni sortie, même si à bien de moments elle peut nous apparaître ainsi, au point de nous conduire à penser que seul un acte radical pourrait arrêter la souffrance qu'elle engendre. Une grande majorité d’actes suicidaires est liée à des états dépressifs, c’est pourquoi reconnaître cette souffrance c’est tendre la main à une force de vie qui s’épuise et se dérobe.

L’adolescence est un moment du développement où force et fragilité se côtoient et s’entremêlent dans une quête parfois invisible de points d’appui qui doivent lui être fournis par un environnement sensible à cette recherche. Bien sûr, chaque adolescent réagira selon ses caractéristiques propres. Malgré les exigences émotionnelles auxquelles ils doivent faire face, une grande majorité des jeunes traverse cette période de manière assez harmonieuse encouragés aussi par le plaisir du fonctionnement autonome et responsable.

Parallèlement au processus d’autonomisation des enfants, les parents sont aussi amenés à se détacher de leurs enfants. Comme le dit le poète Kalil Gibran, nos enfants ne nous appartiennent pas. C’est aussi un travail de deuil pour eux. Mais, comment faire face quand sur ce deuil tombe le poids d’une perte qui emporte avec elle cette part à jamais inconnue et incompréhensible que l’acte de suicide nous inflige ?

Le récit d’[Ewel] est bien sûr teinté par la douleur, la peine, les interrogations d’une mère qui se sent amputée d’une part d’elle-même. Mais il porte aussi le germe et l’espoir de retrouver la capacité d’aimer et de créer la vie, d’avoir du plaisir dans des nouveaux liens affectifs, de partager une expérience de vie qui puisse nous rendre tous plus proches de nous-mêmes et des autres.


Dr E. P.-C.

Bibliographie

Bettelheim Bruno, Les Enfants du rêve, Robert Laffont, 1971.

Bodner Erika, Ich wollte doch nur dein Leben schützen, Erleben, Sinnsuche und Trost nach dem Verlust eines Kindes, Weishaupt Verlag, 2002.

Calvino Italo, Le Baron perché, Seuil, 2002.

Cocteau Jean, Opium, Stock, 2003

Fauré Christophe, Après le Suicide d'un proche, Vivre le deuil et se reconstruire, Albin Michel, 2007.

Favre Agnès, L'Envol de Sarah, Ma fille: sa vie, son suicide, Max Milo Editions, 2006.

Frankl Viktor E., Man's Search for Meaning, Beacon Press, 2006.

Gibran Khalil, Le Prophète, Castermann, 1956.

Gril Josette, Vivre après la mort de son enfant, Des parents témoignent, Albin Michel, 2007.

Hesse Hermann, Siddharta, Suhrkamp, 1981.

Juillerat-Degoumois Eliane, Peut-on survivre au suicide de son fils?, Editions à la Carte, 2006.

Kushner Harold, When Bad Things Happen to Good People, Anchor Books, 1981.

Mandell Sherri, The Blessing of a Broken Heart, The Toby Press, 2003.

Oz Amos, Une Histoire d'amour et de ténèbres, Gallimard, 2005.

Perret-Catipovic Maja, Le Suicide des jeunes, Comprendre, accompagner, prévenir, Editions Saint-Augustin, 2004.

Poivre d’Arvor Patrick, Lettres à l’absente, Albin Michel, 1993.

Poivre d’Arvor Patrick, Elle n’était pas d’ici, Albin Michel, 1995.

Poivre d’Arvor Véronique, À Solenn, Albin Michel, 2005.

Schirrmacher Frank, Minimum, Blessing, 2006.

Tordjman Sylvie et autres, Enfants surdoués en difficulté, Stock, 2005.

Wolpe Rabbi David, Making Loss Matter, Riverhead, 1999.

Chapitre premier

Fin

Le soleil et les restes de brume de ce beau dimanche d'octobre conféraient aux alentours de la maison rouge une atmosphère épurée d'estampe japonaise. Ewel jeta des regards furtifs à travers la fenêtre et essaya de puiser dans le paysage ukiyo-e l'apaisement qui lui faisait défaut. Elle inspira profondément et se retourna vers son écran d'ordinateur pour entreprendre son travail, pour préparer les cours du lendemain, vainement. A mesure que les minutes passaient, son inquiétude grandissait, son ventre se serrait, et malgré sa pratique du yoga, sa respiration se fit moins régulière.

Yoav, son mari, entra dans le bureau sans frapper:

- A propos, j'ai complètement oublié de te dire. Il y a environ une heure, deux hommes sont venus sonner à notre porte, lui lança-t-il.
- Comment ça, deux hommes? C'était qui?
- J'en sais rien, il se sont rendus chez Eva, à côté. Elle leur a proposé de revenir plus tard, quand nous serions rentrés.
Cette banale information la bouleversa, les battements de son cœur s'intensifièrent, son estomac se noua et elle suffoqua.

- Que t'arrive-t-il? s'étonna Yoav.

- Il s'est passé quelque chose de grave! Tal devrait être dans sa chambre en train de terminer son travail de maturité (TM)! Il me l'avait promis, or il s'est absenté toute la journée! Il lui est arrivé quelque chose! Et toi, qui disais tout à l'heure encore qu'il allait parfaitement bien! Tu es aveugle, tu es inconscient, comme d'habitude! hurla-t-elle à l'encontre de son mari ébahi.


Yoav avait l'habitude des explosions de colère de sa femme, mais là, il ne la comprenait vraiment pas. Tal, leur fils, était majeur depuis trois semaines. C'était dimanche après-midi, peu avant cinq heures. Qu'arrivait-il à Ewel? Rien ne justifiait son inquiétude. Tal était sorti faire un tour et reviendrait avant la tombée de la nuit pour se mettre au travail. De toute façon, il n'avait pas besoin de faire d'efforts: tout lui réussissait. Il était un élève brillant, au pire, il passait parfois une nuit blanche pour terminer une dissertation ou un rapport de physique.


Ewel se tenait dans son bureau du premier étage, debout contre la fenêtre, les mains posées sur ses tempes. Elle sentait son cœur frapper à l'intérieur de sa cage thoracique comme un prisonnier claustrophobe contre les barreaux de sa cellule. Soudain elle repéra des silhouettes qui avançaient en direction de leur maison et s'écria:

- Les voilà! Les revoilà!
Elle se précipita dans les escaliers, s'approcha de la porte d'entrée, mais n'ouvrit qu'après avoir entendu l'épouvantable mélodie du Big Ben qui leur servait de sonnette. D'abord, elle ne vit que la plaque d'immatriculation que brandit le premier des deux hommes devant ses yeux, ensuite elle entendit les titres qu'il prononça, mais ne saisit pas les noms des individus; enfin elle distingua un homme d'âge moyen en veste de daim et un autre, plus jeune, en jeans:
- Commissaire X! Et voici mon assistant, Y!
Sans leur laisser le temps d'expliquer la raison de leur visite, elle s'exclama:

- Vous venez à cause de mon fils?

- Oui!

- Il lui est arrivé quelque chose?

- Oui!

- Il s'est suicidé?

Avant qu'il n'eût le temps de répondre, elle identifia l'expression horrifiée de l'homme.

- Oui!

- Il est mort?

- Oui!

Avec un cri de douleur, elle s'effondra sur le paillasson. La confirmation du pire des pressentiments la faucha comme les blés en plein été. Malheureusement la nouvelle ne la tua pas. Une foule de pensées lui traversèrent simultanément l'esprit. Il devait s'agir d'un malentendu, les deux individus s'étaient trompés d'adresse, c'était une très mauvaise plaisanterie. Il s'agissait d'une fiction comme dans le roman de Dürrenmatt,
La Promesse, qu'elle lisait avec ses élèves. Les enfants ne meurent pas. Pas ainsi, pas aussi vite! Cela ne pouvait pas être vrai. Et si cette erreur était vraie, cette nouvelle situation était injuste, la pire des injustices! Plutôt mourir que vivre la perte de son enfant, plutôt être enterrée vive que survivre à une telle catastrophe. Yoav avait rejoint le petit groupe au seuil de la porte. Il reçut la nouvelle comme une grenade lui explosant en pleine figure. Or, malgré la blessure béante, il ne chancela pas et avec une force surhumaine, se saisit du téléphone. Après quoi, il partit avec l'assistant Y pour aller informer les parents d'Ewel.

Du fond de l'abîme dans lequel elle avait plongé, de crainte de tomber encore plus bas, Ewel avait rampé à quatre pattes jusqu'au salon et s'était étendue sur le kélim. Restée seule avec le commissaire, elle demanda d'une voix brisée:

- Et comment, comment s'y est-il pris?

- Il s'est pendu!
- Pendu!
Elle se sentit envahie d'une nausée qui l'étranglait.

- Vous n'avez pas constaté s'il s'était procuré une corde? l'interrogea le policier.

Mais oui, Tal possédait une corde. Une corde verte qui avait fait son apparition de nombreuses années plus tôt. A l'époque, Tal s'intéressait aux nœuds marins, après les avoir appris, il s'était exercé avec la corde. D'où venait-elle? A force de la voir traîner dans la maison, elle avait fini par devenir un objet familier. A présent, elle était devenue l'arme d'un crime.

- C'est juste, il possédait une corde, finit-elle par avouer au policier.
Plus tard, Yoav raconta à sa femme qu'il avait retiré l'objet du délit de la chambre de leur fils pour le ranger dans la cave. Pourtant l'arme meurtrière avait mystérieusement réapparu chez Tal, Ewel l'avait vue, mais elle n'y avait pas prêté attention. Elle ressentit soudain un insupportable sentiment de culpabilité.

Entre temps la maison commença à se remplir: les parents, Diane, sa sœur, le mari de celle-ci et Mauris, le frère d'Ewel, les amis proches, Eva et Raymond, les voisins. La nouvelle faisait l'effet d'une avalanche qui gonflait à mesure qu'elle se précipitait sur la commune et la ville, entraînant tout sur son passage.
Ewel répéta la même litanie:
- Je le savais! Je l'avais pressenti! Mais pourquoi, pourquoi a-t-il fait ça! Il était parfait, sauf ses trois incisives, il était parfait! Je veux voir mon enfant, où est mon enfant! Tal, oh Tal!
Cependant, elle ne pleura pas. Pas une larme pour accueillir cette tragédie, le pire des sorts pour une mère: la mort soudaine, brutale de son enfant chéri. Totalement anéantie, elle entendit son beau-frère lui promettre qu'il s'occuperait de toutes les démarches administratives. Les morts ont-ils encore besoin de l'administration? Dans quel monde vivons-nous? Dans un monde propre en ordre où les enfants se suicident et où les survivants doivent entreprendre des démarches bureaucratiques? Dès cet instant, plus rien n'avait de sens, tout était devenu absurde.

Chapitre deux

Début

Un sourire jovial illumina la face ronde du vieux gynécologue:
- Ça y est! J'ai le plaisir de vous annoncer que vous êtes bel et bien enceinte.
Ewel exprima sa joyeuse surprise, n'osant pas encore y croire:
- Vraiment? Vous en êtes sûr?
- Les analyses de sang sont formelles, il n'y a plus aucun doute. Vous êtes enceinte de quatre semaines déjà. Je vous en félicite.

A cet instant, elle se rendit compte que, jamais plus, elle ne serait la même. Jusqu'à ce jour, elle avait vécu sans véritable projet d'avenir sinon celui de finir ses études, d'assurer quelques remplacements dans différentes écoles et de planifier ses prochaines vacances. Jusque là, elle avait cherché à satisfaire ses besoins et envies, sans jamais pouvoir donner un sens à son existence. A présent, elle croyait posséder la réponse à ses interminables interrogations: elle serait mère, elle aurait un enfant, elle serait heureuse, définitivement!


Après avoir quitté le cabinet du médecin, elle chercha une cabine téléphonique pour annoncer l'excellente nouvelle à Yoav. A sa grande déception, il ne répondit pas, il avait dû momentanément s'absenter de son bureau. Elle décida de retourner à l'université à pieds et descendit la rue de Coutance d'un pas léger. Après avoir traversé le fleuve, elle tomba par hasard sur Sandro, leur ami tessinois et témoin de mariage. Elle se précipita dans ses bras et laissa libre cours à ses larmes de joie, indifférente à l'embarras du jeune homme.


A l'université, Ewel se rendit aussitôt à la bibliothèque du département de langue et littérature allemandes et annonça aux étudiants présents son nouvel état. Ils la scrutèrent d'un air sceptique: n'était-il pas trop tôt de le crier sur tous les toits? Elle demeura indifférente à leur jugement. Une jolie blonde du nom d'Andrea lui demanda:

- Quelle qualité vas-tu demander aux bonnes fées pour ton enfant?
- De la force! répondit-elle, sans hésiter.
- Ça alors, d'habitude, les gens demandent de la santé, de la beauté et de l'intelligence, pourquoi veux-tu qu'il soit fort?
- Parce que la force est la mère des autres qualités: si mon enfant est fort, il sera en bonne santé; s'il est fort, il se débrouillera dans la vie; enfin, s'il est fort, il résistera aux influences les plus diverses comme les sectes, la toxicomanie, la bêtise des êtres humains.
Andrea haussa les épaules, pas entièrement convaincue.
Au même endroit, quelques semaines plus tard, son amie Gisela apprit à Ewel qu'elle était également enceinte: son fils, Matthias deviendrait un fidèle ami de Tal.


Après avoir partagé l'heureuse nouvelle avec Yoav, ils se rendirent chez les parents d'Ewel. A sa grande déception, la réaction de son père fut très nuancée: il exprima sa crainte de voir l'enfant à naître envahir son temps libre, le priver de vacances. Probablement avait-il du mal à se considérer dès lors comme grand-père.


La grossesse d'Ewel évolua de manière harmonieuse sans la moindre difficulté. Au quatrième mois, elle entreprit même un voyage au Sahara planifié depuis de longues semaines et auquel elle ne voulut pas renoncer. C'est là, dans l'ombre d'un mausolée, qu'un homme en burnous l'observa attentivement et lui prédit la naissance prochaine d'un garçon. A son retour, la fin de ses études ne lui posa plus le moindre problème. En temps ordinaire, elle était prise de panique lors des examens. Désormais, les questions des professeurs lui paraissaient prévisibles, les réponses faciles à formuler. Même son mémoire de licence fut achevé avec une facilité déconcertante: l'enfant niché en son sein semblait l'aider à accomplir ses devoirs.


Au huitième mois, elle continua à faire des courses en montagnes avec Yoav, Sandro et d'autres amis et accepta encore un emploi temporaire. Au neuvième mois, elle avait grossi d'environ neuf kilos et, à l'exception de son énorme ventre dont elle n'était pas peu fière, son corps ne s'était pas vraiment modifié. Elle était en pleine forme.


Début septembre, elle retourna chez le gynécologue pour un des derniers contrôles. Après lui avoir fait entendre les battements de cœur de son fœtus, il l'examina. A la grande surprise d'Ewel, son toucher la meurtrit intérieurement. Avant qu'elle n'ait pu protester, le visage du gynécologue reprit son sourire triomphant:

- Ça y est! Avant la fin de la semaine, vous aurez accouché!
- Vous m'avez fait mal! murmura-t-elle.
- Oui, j'ai ramolli le col de l'utérus, à présent l'enfant ne devrait pas tarder.
Le soir, elle retrouva du sang dans son slip. Submergée par des émotions contradictoires, elle se blottit dans les bras de son mari.

- Je ne veux pas le perdre, Yoav! Je veux le garder bien au chaud en moi! Pourquoi doit-il venir dans ce monde imparfait, peuplé de gens stupides! Mon enfant vaut mieux que ça!
Consciente du ridicule de ses propos, elle se calma peu à peu. Sa réaction infantile lui rappela sa peur de l'avion: alors qu'elle parvenait à contrôler son agitation pendant le vol de croisière, elle appréhendait les manœuvres en vue de l'atterrissage. Elle changea de sujet:
- A présent, il faut vraiment qu'on lui choisisse un prénom!
Son mari poussa un soupir excédé. Depuis qu'ils avaient identifié le sexe de l'enfant aux ultrasons, elle avait réalisé des listes de prénoms qu'elle modifiait chaque jour. Elle lui demanda son avis, mais il ne s'enthousiasma jamais de ses propositions. Deux critères importaient à Yoav, que le nom soit hébreu et court pour ne pas être apocopé plus tard. Il accepta finalement de lire la dernière liste de sa femme et trancha:
- Tal, prenons le nom de Tal!
Elle lui sourit malicieusement:
- Tu te rends compte qu'en français Tal ne comporte qu'une syllabe. Un suffixe d'adjectifs comme brutal, fatal ou, pire létal!
- Et toi, tu es une incorrigible pessimiste! On le retrouve également dans vital, natal, mental et mieux, talentueux.
- Tu sais ce que Tal signifie en allemand?
- En hébreu, tu le prononces différemment, avec une voyelle courte, et on peut l'articuler sans problèmes dans toutes les langues que nous connaissons.
- Tu m'as convaincue: optons pour Tal! Ce sera notre Talisman.
Pensivement, elle caressa son énorme ventre. Tout comme personne ne choisit de naître, personne ne choisit son prénom au moment de venir au monde. Que penserait Tal de son nom? Elle ne le saurait jamais!

Chapitre trois

Naissance

Une fois de plus, Ewel attendait Yoav impatiemment. Elle tenait dans une main les billets de cinéma et pour calmer son impatience, croquait à l'aide de l'autre une barre de chocolat. Soudain, elle sentit une sensation familière dans son bas-ventre. C'était une douleur sourde, un tiraillement intérieur auquel elle était habituée depuis qu'elle avait l'âge de douze ans. Pas besoin de s'affoler donc. Yoav arriva essoufflé alors que la bande d'annonces publicitaires défilait déjà. Le jeune couple n'eut aucune difficulté à trouver une place dans la salle pratiquement vide.


Lorsqu'ils quittèrent le cinéma une heure et demie plus tard, quelque peu déçus par la comédie à laquelle ils venaient d'assister, Yoav informa Ewel de son intention de retrouver ses amis à son club de karaté. Moins en forme que d'ordinaire, elle préféra rentrer à la maison. Au moment de franchir le seuil de la porte de leur petit deux-pièces, la douleur sourde se métamorphosa en de puissantes contractions. Prise de panique, elle téléphona immédiatement à la sage-femme de la clinique qui se voulut rassurante ou routinière:

- Calmez-vous, madame! Vous le savez, un premier accouchement dure en moyenne huit heures: si vos contractions ne viennent que de commencer, vous accoucherez demain matin!

- Mais j'ai mal, j'ai peur, je suis seule à la maison!

- Alors, prenez un bon bain chaud. Relaxez-vous, ça vous soulagera! Vous pourrez nous rappeler dans quelques heures.

Ewel fit couler un bain, se glissa dans la chaleur réconfortante de l'eau et respira comme elle l'avait appris aux cours de préparation à l'accouchement avec Madame Nabi. Cette sage-femme d'une grande humanité avait tenu des propos singuliers qui auraient amusé Ewel en temps normal. En effet, elle prétendait qu'on attendait l'arrivée du messie en cet an de grâce mil neuf cents quatre-vingt-huit. Au lieu de lui répondre qu'elle se considérait comme athée, Ewel se mit à imaginer qu'elle était l'élue et qu'elle portait en son sein le rédempteur. A cette pensée farfelue, elle esquissa un sourire rapide. Une douleur violente, insupportable l'arracha à ses pensées insensées. Elle hissa alors son corps lourd et endolori hors de la baignoire, enfila un peignoir et téléphona à son mari:

- Yoav, tu dois rentrer à la maison!
- Laisse-moi encore une petite demi-heure, Ewel, nous sommes en pleine discussion sur l'avenir du club!

- Tu rentres tout de suite! hurla-t-elle, désespérée.

Un peu plus de deux heures après le coup de fil, elle embrassait fièrement et tendrement un magnifique nourrisson chauve à la mine renfrognée et à l'expression fâchée, visiblement irrité d'avoir été poussé hors de son nid douillet par une force qu'il ne pouvait maîtriser. La naissance avait été brutale: Ewel était arrivée à la clinique le col de l'utérus presque complètement dilaté, ensanglantée; le gynécologue avait eu juste le temps de la rejoindre et le bébé était sorti avec une violence, une détermination inouïes: il avait tout déchiré sur son passage. Ses cris, sa taille, son poids laissaient présager un petit garçon en pleine forme que le corps médical ne se lassa pas de complimenter. Lorsqu'on le rapporta à Ewel, elle le salua tendrement:

- Bonjour, Talisman, bienvenue dans notre monde! Qu'est-ce que tu es beau! Allons, chéri, ouvre tes yeux, regarde ton père et ta mère!

Le nouveau-né refusa d'obtempérer. Il garderait ses yeux clos pendant deux jours encore, peu enclin à vouloir découvrir ses parents et le monde qui l'entourait. Fiers, heureux, mais également inquiets face à la tâche qui leur incombait dès lors, Yoav et Ewel vivaient un moment extraordinaire, un bonheur encore jamais connu, jamais égalé. Ewel embrassa son petit qui se blottit sur sa poitrine. Le jeune père fut le premier à revenir à la réalité avec une remarque qui blessa sa femme:

- Au fond, dit-il, un accouchement n'est pas plus difficile qu'un stage intensif de karaté!

Lorsque la nourrice vint chercher l'enfant, la sage-femme demanda à Ewel de se lever pour gagner sa chambre. Celle-ci se dressa avec détermination et s'effondra aussitôt, ses forces l'ayant abandonnée. Une infirmière chercha précipitamment une chaise roulante sur laquelle on l'installa et qu'elle poussa à travers un long couloir où flottait une odeur de lys à cause des nombreux bouquets de fleurs déposés là, pendant la nuit. Cela lui parut étrange, mais la jeune femme imagina à ce moment qu'on la menait à sa propre tombe.


Heureusement, ce n'était qu'une illusion: sa vie continua, celle de Tal ne faisant que commencer. Vers six heures du matin, des hurlements de bébés arrachèrent Ewel de son sommeil superficiel. Surprise, elle dressa l'oreille, elle repéra une voix plus forte, plus grave qui dominait les cris aigus des autres nourrissons. En son for intérieur, elle espéra que ce ne fût pas celle de son enfant. Mais les cris impressionnants s'approchèrent de sa chambre et inondèrent la pièce lorsque la nurse ouvrit la porte. Le bébé remuant, hurleur était bel et bien le sien. Contrairement à la veille, où le petit Tal avait refusé son sein, il se précipita sur son sein et se mit à téter vigoureusement. Elle fut surprise par les contractions douloureuses qu'engendrait l'allaitement. Or, le soulagement de pouvoir calmer le petit était plus puissant que la souffrance physique.

Tal resta à ses côtés dès le premier jour: la famille, les amis honorèrent la mère et le fils de leur visite et de leurs cadeaux. Deux jours plus tard, peu avant midi, le téléphone retentit et une voix inconnue se présenta:

- Bonjour, ici Bernard Mottiez de l'Office d'Etat Civil, votre enfant vient d'être enregistré sous le prénom de Tal; or, nous ne pouvons pas accepter ce nom car il ne définit pas son sexe.
Ewel réagit avec étonnement:

- C'est très ennuyeux, c'est le seul prénom que mon mari et moi avons fini par retenir.
Elle n'allait tout de même pas lui expliquer les difficultés qu'ils avaient eues à trouver un nom.
- Vous devrez toutefois choisir un autre prénom ou alors en rajouter un deuxième qui permettra d'identifier le sexe de l'enfant, répéta le fonctionnaire.
- Mais comment? Mon mari n'est pas là et je ne peux pas improviser un nom pour mon enfant toute seule.

- Eh bien! Essayez de joindre votre mari et rappelez-moi au 703428 dès que vous aurez trouvé une solution.
Une solution, une solution … voilà typiquement une expression de bureaucrate!

Ewel se passa la main dans ses cheveux ébouriffés.
Elle regarda son petit dans le couffin transparent et soupira. Elle finit par composer le numéro de leur domicile et fut soulagée d'entendre la voix profonde de son mari qui la rassura aussitôt.

- Pas de problème, on lui rajoute le nom de David, Tal David, ça sonne bien, non?

C'est ainsi qu'après de longs mois d'hésitations, leur petit garçon reçut en quelques secondes le nom d'un grand et terrible roi biblique caractérisé par quatre qualificatifs: courageux, ambitieux, musical et tyrannique. Selon la tradition juive, un changement de nom peut entraîner un changement de destin. 


Chapitre quatre

Renaissance

Rentrer chez elle avec un nouveau-né fut une épreuve pour Ewel. Alors que l'allaitement s'était plutôt bien passé en clinique, el
le n'avait plus assez de lait à son retour à la maison. Tal était un nourrisson exigeant qui demandait à boire toutes les deux heures, dormait peu et hurlait beaucoup. Ewel ne savait pas encore qu'elle ne dormirait plus une nuit complète pendant les six prochaines années. Parfois, elle se demandait si l'agitation de son fils était due à sa circoncision: pour satisfaire à ce rituel primitif, ils n'avaient pas fait appel à un mohèl (rabbin responsable de la circoncision), mais à un chirurgien. C'est ainsi que Tal fut opéré en même temps que Samy, un petit musulman. Ewel se mit à rêver: elle espérait que ce serait là un signe de paix future.
Consternée, elle constatait que son corps s'affaiblissait de jour en jour. Sa mère lui répétait qu'une jeune accouchée était forte malgré sa sensibilité exacerbée; or, il n'en était rien. D'ordinaire vive et énergique, Ewel sentait que ses forces vitales l'avaient abandonnée. Les saignements qui avaient cessé en clinique recommencèrent à la maison. Peu à peu, la douleur rampante qui s'était manifestée au cinéma réapparut et s'installa en permanence dans son bas-ventre. Elle était fatiguée et irritable. Heureusement, Yoav se révéla être un père aimant, attentionné, débordant d'énergie. Dès son retour du travail, il revêtait son nouveau rôle, baignant, berçant, calmant son petit garçon, accordant un peu de répit à sa femme.

L'état d'Ewel continua à se détériorer. Comme son médecin avait pris ses vacances, elle se rendit chez son remplaçant pour un contrôle de routine. Elle lui signala ses symptômes inquiétants qu'il banalisa:

- Ce n'est rien! Vous devez avoir une infection de la matrice qui vous fatigue. Je vous prescris huit jours d'antibiotiques et vous verrez que cela vous remettra sur pieds.
En un premier temps, les médicaments entraînèrent effectivement une amélioration de son état. Or, peu après l'interruption du traitement, son corps se révolta de nouveau. Cette fois, le visage jovial et bronzé de son gynécologue n'exprima pas de joie, mais de l'inquiétude.

- Vous devez immédiatement retourner en clinique pour des ultrasons, lui lança-t-il, il y a quelque chose d'anormal.


Le lendemain, Ewel et Tal se retrouvèrent dans la même clinique où le dernier était venu au monde moins de deux mois plus
tôt: c'était un véritable retour à la case départ. Alors que la mère était opérée d'urgence d'un kyste ovarien, le bambin se retrouva dans la pouponnière parmi les nouveau-nés. Comme il mesurait presque soixante centimètres et pesait plus de six kilos, il paraissait un géant parmi les Lilliputiens. Les visiteurs exprimaient leur surprise à la vue de cet énorme nourrisson. Ewel, quant à elle, allait de mal en pis: une surinfection provoqua des vomissements et de la fièvre, de sorte que le corps médical était en alerte permanente. Epuisée, elle n'éprouvait plus le plaisir ni même l'envie de voir son bébé, tout lui était indifférent. Elle n'avait qu'un désir: en finir avec la souffrance, s'endormir définitivement. Même la morphine qu'on lui administra ne la soulageait plus.

Et pourtant, une semaine environ après son hospitalisation, elle se réveilla un matin transformée. La douleur avait presque disparu et lorsque l'infirmière entra en pous
sant Tal dans un couffin presque trop petit pour lui, elle se redressa et sourit à son bébé.
- Salut mon bonhomme, mon petit Talisman! Je suis bien contente de te voir!

- C'est moi qui suis content de vous voir, lui lança le médecin qui entrait au même moment pour sa visite matinale, vous nous avez fait très peur!
- Pourquoi donc?

- Votre état fiévreux, vos délires et votre état général: tout cela n'a pas été très encourageant. Mais vous voilà tirée d'affaire, j'en suis ravi.
Le visage du gynécologue reprit l'expression joviale qu'elle appréciait tant chez lui. Elle réussit à se lever et à faire quelques pas. Le même après-midi, elle poussa le couffin à travers le couloir de la clinique.

Dans la pouponnière, elle fit une découverte bouleversante: un bébé trisomique gesticulait dans un lit à barreaux:
- Ses parents ont décidé de l'abandonner à la naissance, lui expliqua la soignante, alors qu'Ewel restait figée devant la couche du petit être. Après ces journées de lutte pour sa survie, Ewel se sentit soudain envahie d'une grande tristesse: comment des parents avaient-ils pu abandonner un nourrisson, même handicapé? Elle n'oublierait plus jamais ce petit, elle regretterait de ne pas l'avoir emmené avec elle, elle y repenserait régulièrement. Peu avant la mort de Tal, elle apprendrait par hasard que le bambin était en réalité une fillette qui était décédée avant sa première année.

Le lendemain, un jour avant de quitter la clinique, Ewel prit une initiative étrange: écrire des lettres à un Tal qu'elle imaginait adulte, lisant un jour ses missives:

Mon chéri,
Je t'écrirai de temps en temps pour noter les pensées éphémères qui nous concernent. Je t'ai désiré, rêvé, voulu. Pendant neuf mois, je t'ai imaginé. La réalité - toi - dépasse toutes mes espérances. Tu es magnifique: une mère n'est jamais objective, mais moi, je sais que tu es superbe! J'ai voulu ta vie et je veux que tu vives tant que je serai vivante. Et pourtant, petit Tal, cette aspiration à la vie, cet instinct peut-être, je ne les ai pas toujours eus. Adolescente, la vie me répugnait, j'admirais les suicidés célèbres - Robert Schumann, Stephan Zweig, Marilyn Monroe etc. - et je reprochais à mes parents de m'avoir fait endurer la terrible épreuve de la vie. Maintenant tu es là et tu te blottis dans les bras des infirmières qui s'occupent de toi. J'espère qu'un jour tu aimeras la vie! Qu'un jour, tu aimeras les femmes! Qu'un jour, tu aimeras, tout simplement. La vie n'est jamais facile. Malgré ta venue en clinique avec moi, la maladie nous a séparés pendant quelques jours. Mais cette séparation n'est rien comparée à celle du petit trisomique abandonné qui reposait à tes côtés dans la pouponnière. Jamais je ne t'abandonnerai, mon chéri!

Plus tard, Ewel se rappela son séjour en clinique avec gratitude. Elle était consciente que, si elle avait vécu au début et non à la fin du vingtième siècle, on aurait dit qu'elle était morte en couches. Probablement, si elle était partie à cette période de sa vie, le suicide de Tal à dix-huit ans aurait suscité compréhension et compassion: "il n'a pas supporté la séparation d'avec sa mère et a fini par la rejoindre", aurait-on dit. De toute façon, les vœux exprimés dans la première lettre d'Ewel ne se réalisèrent pas. Tal n'aima pas suffisamment la vie, ni les femmes.

Quelques mois après l'opération, Ewel fut bouleversée par une nouvelle tragique. Suite à un accident à moto, le jeune époux de sa cousine germaine Hilde se retrouva soudain dans un coma dont il ne se relèverait plus. Il avait été pressé ce soir-là de quitter son travail et de rejoindre sa jeune femme et leur bambin âgé de six semaines tout juste. Dans un virage serré, un chauffard égaré sur la voie de gauche le faucha. Ewel n'avait pas encore vraiment pris conscience jusque-là que la vie peut soudain basculer: on s'installe sur une moto, on reçoit une lettre ou on s'affaire devant un ordinateur. Ce qui a été n’est plus.

Chapitre cinq

Passé

Ewel était installée sur la chaise à bascule, son fauteuil d'allaitement; Tal s'était assoupi dans ses bras. Depuis son retour de clinique, elle était contemplative et rêvait en observant le ciel. Elle cherchait parmi les nuages et les traînées laissées par les avions des signes présageant un avenir radieux. Les traces dessinaient effectivement d'énormes lettres majuscules qu'elle tentait de décrypter: souvent elle y reconnaissait TAL. Alors qu'elle cherchait à lire l'avenir, paradoxalement, elle pensait au passé, à sa rencontre avec Yoav.

Rien de bien romantique au fond; en fait, ils n'auraient pas dû se rencontrer. A la fin de ses études secondaires, Ewel était partie en Israël dans l'idée de vivre une année "sabbatique" avant de commencer l'université. Elle avait obtenu une place comme volontaire dans un kibboutz surplombant la Méditerranée à une dizaine de kilomètres au nord de Tel Aviv. Les premiers jours de son volontariat, elle travailla dans la grande cuisine communautaire où elle devait nettoyer des cageots entiers de légumes, peler des montagnes de pommes de terre et de carottes, pleurer en silence au contact des oignons. C'est là qu'elle rencontra Sara, une femme d'environ cinquante ans, qui l'impressionna par sa joie de vivre, son énergie exemplaire et son aménité: elle proposa à Ewel de venir goûter ses gâteaux faits maison après le travail.

L'après-midi passée en compagnie de Sara fut un peu bouleversée par la découverte d'un détail troublant sur l'avant-bras gauche de son hôtesse, un tatouage maladroit qu'Ewel déchiffra avec peine: A-6223. Elle comprit aussitôt qu'il s'agissait là d'un numéro qui avait été attribué dans un camp de concentration. Ses soupçons furent confirmés lorsqu'elle interrogea d'autres membres du kibboutz. Sara avait réussi à survivre au plus notoi
re des camps nazis, Auschwitz-Birkenau. Elle était l'unique survivante d'une grande famille hongroise.

Ewel repensa à l'histoire de ses propres origines: alors qu'elle avait grandi en Suisse, sa famille était allemande. Son grand-père s'était enorgueilli d'avoir été un membre précoce de la NSDAP. Après avoir collaboré à la mise en place de la défense antiaérienne de Berlin, il avait servi avec la Wehrmacht en Italie. Il jurait de n'avoir fait de mal à quiconque, mais elle ne possédait pas de preuves tangibles de son innocence. D'après elle, ce furent précisément de petits citoyens "innocents" comme lui qui avaient contribué à la montée du nazisme.

L'intérêt d'Ewel pour l'histoire, son conflit avec son identité allemande, l'avaient éloignée de son pays d'origine et constituaient deux raisons de vouloir partir pour Israël. Quelques mois avant son départ, elle avait accompli un travail de recherche sur la situation du Proche-Orient, intitulé "l'enjeu de Camp David". Elle y avait conclu qu'il ne pouvait pas y avoir de paix séparée entre Egypte et Israël, que la situation était désespérément bloquée. Or, moins de deux semaines après la reddition de son travail, les deux états ennemis s'étaient retrouvés autour de la table de négociations de Camp David pour signer l'invraisemblable accord. Malgré son analyse pertinente, elle n'avait pas su prédire cette heureuse issue.

Au lendemain de l'invitation de Sara, la coordinatrice du travail envoya Ewel dans la fabrique de luminaires du kibboutz. C'est là qu'elle rencontra Yoav, le fils de Sara. Ils se plurent immédiatement et décidèrent de partir en excursion sur les hauteurs du Golan où il avait accompli son service militaire pendant trois ans et demi. A leur retour, ils se considérèrent comme un couple, même si leur relation fut source de malentendus dès le premier instant. Elle avait été vexée parce qu'il s'était endormi immédiatement après leur étreinte, il avait été fâché parce qu'elle avait refusé de se baigner dans l'eau thermale d'El Khama où il avait tant voulu l'emmener, elle était à la fois déçue et touchée parce qu'il avait cédé sa place assise dans le car à une dame d'âge moyen au lieu d'accomplir le long voyage de retour à ses côtés.

Alors qu'ils pensaient refaire à eux deux le passé, leurs sensibilités contraires, leurs antagonismes culturels et leurs fortes personnalités caractérisèrent leur relation dès les premiers instants. Ewel avait trouvé un poème composé par Yoav en anglais et q
u'elle conservait précieusement:

Une jeune fille réservée
qui se considère comme une femme,
Fille d'un sang froid et cruel,
Cultivé et progressiste,
A travers des déceptions et des crises
A frayé son chemin vers moi,

Et j'ai trouvé un chemin vers elle.
Fils de la souffrance et des survivants,

Des faibles et des écrasés

Qui demandent réconfort et abri
Auprès des ombres qui hantent l'esprit,

Et comme deux pôles opposés,

Nous nous attirons fortement.


A cause de Yoav, Ewel passa quatre longues années en Israël. La vie y était un défi quotidien: apprendre l'hébreu, réussir les tests d'admission à l'université, quitter le kibboutz et s'établir à Tel Aviv, gagner un salaire de misère, se confronter à une inflation galopante, terminer les études, supporter la première guerre du Liban, la mobilisation de Yoav et le pire: enterrer des amis tombés pendant les hostilités. Un jour, Ewel en eut assez et décida de rentrer en Suisse où Yoav la rejoignit un an et demi plus tard. Ils finirent par se marier et avoir un enfant, un garçon superbe: Tal.
Alors qu'elle berçait son petit sur la chaise à bascule, le téléphone retentit. Elle entreposa son nourrisson sur une couverture à ras le sol et saisit le combiné:
- Allô, Ewel? C'est Guil!

- Shalom Guil! Ma nishma? répondit-elle joyeusement
en reconnaissant la voix de son beau-frère.
- Je vais bien, très bien! Je t'appelle pour t'annoncer la naissance d'un nouveau cousin de Tal.

- Encore un garçon! Mais c'est incroyable, le cinquième garçon! Et comment s'appelle-t-il?

- Mor!

- Mort? Ewel marqua une pause pour reprendre son souffle:
- Mort, mais ça ne va pas, ce n'est pas un nom!

- Comment ça, ce n'est pas un nom, c'est un nom magnifique, tu ne connais pas le sens de ce mot?
Ewel détestait qu'on la considère comme une ignorante:
- Euh! C'est-à-dire, non, pas vraiment.

- Mor signifie "parfum" ou "essence", si tu veux.
- Mais Guil, pourquoi n'avez vous pas donné un nom de plantes comme aux quatre autres garçons?

Son beau-frère lui expliqua la raison qu'elle oublia aussitôt, tant elle était plongée dans ses pensées: Tal et Mor, Mor et Tal, ça donnait "mortal". Dire que sa belle-sœur avait des origines brésiliennes! Comment n'avait-elle pas réfléchi à cela? Pour dépasser son dépit, Ewel décida d'en faire une sorte de plaisanterie morbide. De toute façon Mor et Tal deviendraient de grands amis; elle en était convaincue et il en fut ainsi.


Tal et son cousin Mor